Oh Blick, tu es arrivé !
Pour cette grande occasion,
je t’invite manger une tête de chèvre.
Akila,
accumule tous les interdits:
femme divorcée,
élevant ses 2 enfants,
travaillant dans un bar,
qui vend de l’alcool !
divorcée – bar – alcool
et
pire
sans la bénédiction de sa famille.
De tout cela,
ici,
elle ne peut rien en dire.
Mais ici
ils voient bien qu’elle est indépendante,
qu’elle a le pouvoir de l’argent qui lui permet de faire ce qu’elle veut,
même si les hommes parlent à ses subordonnées
et rarement à elle directement.
Elle commence ici une nouvelle vie.
Travaillant en France,
débutant une activité au maroc,
elle connait bien les travers de son pays d’origine,
et aussi de simples beautés,
invisibles aux regards du simple étranger passant.
C’est pourquoi,
je me retrouve assis devant une tête de chèvre,
ou plutôt la moitié d’une tête
qui gît étalée dans l’assiette.
Cela fait 200 années qu’une famille de berbère élève des chèvres dans la montagne
et vend ce met raffiné
qu’elle cuisine
ici
dans cet établissement.
Pour appater le délicat client,
des têtes de chèvre,
yeux exhorbités et langues pendantes,
sont installées en devanture.
Akila,
toute heureuse,
de ses doigts,
désosse,
retire la langue chaude,
d’autres filets de chair
et
effectivement
c’est très bon.
Le serveur ramène tout découpé le melon qu’elle avait demandé qu’on lui coupe.
Une dame se retourne.
Vision de la reine de Saba.
Un foulard brodé, perlé, des bagues d’or, les doigts dans la tête de chèvre.
- Sois bonne avec moi comme tu serais bonne avec ta propre soeur,
donne moi du dessert.
Et elle prend du melon.
Se retourne.
Ne dis pas merci.
Un mendiant passe.
Akila lui tend l’assiette de melon.
Il prend plusieurs morceaux.
Ceux-là, il les place au fond de son sac en plastique.
C’est pour ses enfants,
parce que c’est de la douce nourriture.
Lui, il a mangé un peu de ci de ça qu’on lui donne.
Un regard
mais pas de grand merci.
C’est ainsi.
Un don est un don.
Un don ne demande pas l’attache du retour.
Le don est avant tout pure générosité.
Ce n’est pas parce qu’on reçoit que l’on est redevable à celui qui donne.
Ce geste ici a un nom:
la baraka.
La tête de chèvre n’est plus.
Engloutie.
Avec comme une envie de venir en redéguster,
de s’y mettre les doigts entre les os de la machoire pour en retirer la langue chaude
si bonne.
Et puis venir avec des figues,
et en offrir
pour que la joie issue de manger cette tête de chèvre se répande aussi dans les têtes alentours.
Publié par misterblick
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